La destruction des restaurants et boutiques du camp de Calais

Les restaurants, et plus généralement tous les commerces et services du camp de Calais ont été détruits. C’est l’objectif affiché du gouvernement, après les contrôles, suivis de saisies et de convocations au tribunal, menés par la police depuis fin juillet. Les propriétaires des restaurants et des épiceries, qui avaient déjà dû stopper leur activité, ont reçu fin juillet l’ordre de démanteler leurs constructions avant mercredi 11 août. Cette décision mérite une analyse, à la fois de la réalité de ces petits commerces, de leur rôle, des problèmes qu’ils peuvent poser, du langage et des pratiques des autorités dans cette opération, et des conséquences prévisibles si le gouvernement arrive à ses fins.

Les petits commerces du camp de Calais

Quelques semaines seulement après que les réfugiés aient été obligés, début avril 2015, de quitter les squats et jungles qu’ils occupaient à Calais et à proximité, des petites épiceries se créaient déjà, dans des cabanes faites de matériaux de récupération. A mesure que la population de ce qui était à l’époque un camp de toile, augmentait, leur nombre augmentait, ainsi que leur surface et leur qualité. En mars 2016, juste avant la destruction de la partie sud du bidonville, on dénombrait plus d’une centaine de ces boutiques : restaurants, épiceries, mais aussi coiffeurs, deux réparateurs de vélos, deux petits hammams, ainsi que des revendeurs de téléphones ou de surplus provenant des dons (vêtements, tentes…).

Le rôle de ces petits commerces

A la fin de l’hiver 2014-2015, le camp est finalement devenu en quelques mois un bidonville : les tentes ont été remplacées par des abris en bois construits par les réfugiés et les associations (Secours Catholique, M.S.F., L’Auberge des Migrants) ; les réfugiés disposent, outre des petits commerces, de « services publics » et « lieux de vie » : églises, mosquées, écoles, lieux d’information, points de distribution, émetteurs wifi, générateurs électriques … Comme dans tous les bidonvilles du monde, une vie économique s’est développée ! Ces éléments viennent répondre à des besoins que n’assurent pas du tout, ou pas suffisamment, les autorités, à travers le centre Jules Ferry (accueil de 100, puis 250 femmes et enfants, douches, points de recharge des téléphones, un repas par jour) et le C.A.P. (hébergement en conteneurs de 750 puis 1 500 personnes). Les réfugiés doivent se confectionner au moins un deuxième repas par jour, et se faire couper les cheveux, rencontrer des amis ou se distraire. Ces commerces permettent aussi à 300 à 400 personnes, en majorité Afghans et Pakistanais, d’obtenir un petit revenu, qui leur permet d’attendre, soit de passer en Grande-Bretagne, soit de demander l’asile, soit d’obtenir un hébergement après leur demande d’asile. Les réfugiés ayant des compétences et une expérience professionnelle les valorisent, notamment les coiffeurs, les mécaniciens et les cuisiniers. Ces commerces, surtout les restaurants permettent la rencontre entre réfugiés, entre réfugiés et bénévoles, et assurent donc une meilleure sociabilité à la survie quotidienne dans le camp. Ces commerces abritent aussi, non seulement leurs initiateurs ou associés, mais également des réfugiés récemment arrivés, qui y dorment gratuitement, une ou deux nuits avant de trouver une tente ou une place dans une cabane, ou de façon permanente.

Les problèmes que les commerces peuvent poser

Les commerces ont été créés à peu de frais. Avec quelques centaines d’euros de matériaux (bois, bâche, palettes), voire des matériaux donnés par les associations d’aide aux migrants, normalement destinés à la construction d’abris (vieilles couvertures pour l’isolation, matériel de cuisine) ou récupérés sur les anciennes jungles, un restaurant est monté en quelques jours. Il est probable qu’une minorité a été financée par des passeurs ou des réfugiés dotés de papiers et à la recherche d’un revenu dans le camp. Bien évidemment, ces commerces ont été créés sans aucune base légale. Ils ne paient ni impôts locaux, ni charges sociales, ni impôt sur le revenu. Par contre, s’approvisionnant dans les supermarchés de Calais, ils contribuent au chiffre d’affaires des commerces légaux et ne récupèrent pas la TVA payée lors de ces achats. On pourrait penser aussi que la préparation de repas pose des problèmes d’hygiène. Quelques restaurants se sont dotés de frigos alimentés par des générateurs individuels. Mais de toute façon les restaurants se fournissent chaque jour dans les supermarchés ou les boucheries calaisiennes, et les plats sont préparés immédiatement et cuits longuement. Aucun cas d’intoxication alimentaire ne s’est produit, à notre connaissance, sur le camp.

La destruction partielle des commerces en janvier et mars 2016

En janvier 2016, un arrêté préfectoral annonce le dégagement d’une zone de 100 m de largeur, le long de la rocade portuaire et de la route de Gravelines. Les réfugiés doivent déplacer ou laisser détruire des tentes et des cabanes. Un très faible nombre de commerces est touché, car ils se situent surtout de part et d’autre des deux axes principaux du camp, de la rue des Garennes vers le sud-est ou vers le nord-est. Les réfugiés déplacent ou laissent détruire leurs tentes et leurs cabanes. En mars 2016, le gouvernement procède au démantèlement de la partie Sud du bidonville. Les seules constructions préservées le sont grâce à une décision du Tribunal Administratif de Lille, qui demande le maintien des « espaces de vie » (écoles, église, mosquées, points d’information). Mais plus de la moitié des commerces sont détruits, et notamment les restaurants et ce qu’ils contiennent, lors d’un incendie survenu en fin d’opération. Du fait du manque de places dans les « centres de répit », ou parce qu’ils veulent rester à Calais, bon nombre de réfugiés ont déplacé leurs tentes, caravanes ou abris vers la zone Nord. Après une phase de stupeur et de découragement de quelques semaines, de nouveaux commerces s’ouvrent sur cette partie Nord et compensent en bonne partie la perte de ceux de la partie Sud.

Les contrôles administratifs et sanitaires de juillet 2016

Sur décision préfectorale, des fonctionnaires, accompagnés d’une centaine de policiers, entrent dans les restaurants et épiceries, ou dans les autres boutiques, saisissent des « marchandises avariées », mais aussi les produits secs et conditionnés des épiceries, des packs d’eau, du tabac et des cigarettes, de l’argent et des affaires personnelles des supposés « propriétaires » ou « gérants » ou « salariés » de ces boutiques, le tout sans remise de reçus. Des convocations devant la Justice leurs sont délivrées… parfois sans nom ! Cette opération dure du 19 au 23 juillet. Elle est suivie de passages réguliers des policiers, visant à vérifier que ces commerces n’ont pas repris leur activité. Parmi les lieux fermés se trouve le Kid’s restaurant, créé quelques semaines auparavant pour accueillir et nourrir gratuitement entre 100 et 200 mineurs isolés, adolescents non accompagnés. La présidente de l’association Jungle Books, à l’origine de cette initiative, est convoquée au Tribunal d’Instance quelques jours plus tard. On lui demande le « permis de construire » et « l’autorisation d’ouverture ». Elle explique l’objectif et le fonctionnement du lieu, qui distribue et ne vend pas. La police affirme que des ventes y ont eu lieu, sans en fournir les preuves.

Les autres cuisines et points de distribution créés par les associations, qui préparent et distribuent gratuitement des repas (Belgian Kitchen, Ashram Kitchen, Kitchen in Calais, Refugees Kitchen /L’Auberge des Migrants…) ne sont pas fermés. Ils ont reçu une promesse orale d’être épargnés, bien que contrevenant aux mêmes règles administratives et sanitaires que les restaurants et épiceries « privés ».

Pourquoi le gouvernement veut fermer les commerces

Quand la Préfecture, suivant la demande de la Maire de Calais et des pouvoirs économiques locaux (Chambre de Commerce, autorités portuaires, associations de commerçants…) a poussé les migrants, en avril 2015, sur le terrain qui devait devenir le bidonville actuel, il est certain qu’elle ne s’attendait, ni à la croissance forte de la population (3 000 personnes en juin 2015, 7 000 en octobre 2015) ni à la création de cette véritable petite ville, avec ses services et ses commerces. La destruction en deux phases (janvier et mars 2016) d’une bonne moitié du camp n’a amené qu’une diminution partielle de la population, passée aux environs de 5 500 personnes en mars 2016. Depuis, au rythme d’un millier de personnes par mois, le nombre des occupants augmente à nouveau, et a dépassé les 7 000 personnes début juillet 2016. Les mauvaises conditions de vie, le mélange des communautés, la surpopulation sur ce qui reste de surface, le stress lié aux difficultés de passage en Grande-Bretagne, et maintenant au nombre de places insuffisant en C.A.O. pour eux qui acceptent de quitter Calais, la relative pénurie en certains biens indispensables (chaussures, sacs de couchage, vêtements…), créent des tensions propices aux rixes. Par ailleurs des groupes de migrants, qui n’ont pas l’argent pour payer les passeurs, tentent presque chaque nuit de bloquer des camions et des voitures pour s’y cacher et se rendre en Grande-Bretagne. Face à ce problème, la Maire de Calais, Natacha Bouchard, la Chambre de Commerce, le député P.S. du secteur, André Capet, les syndicats de policiers, et même ceux des travailleurs du port, réclament à grands cris le démantèlement du camp, pour ramener la population aux 1 800 personnes que peuvent abriter le centre Jules Ferry et le C.A.P. Or le gouvernement ne dispose ni des forces de police, ni des alternatives en places, pour expulser et « mettre à l’abri » 5 000 personnes qui vivent aujourd’hui en tentes, caravanes ou abris en planches. Même en sous-estimant le nombre des réfugiés ( la préfecture après le dernier recensement de la police en mai dernier parlait de 3 500 personnes, contre 5 000 pour l’Auberge des Migrants/Help Refugees), il n’y a pas de place en C.A.O. pour tout le monde. Le D.N.A. (Dispositif National d’Accueil) est asphyxié à tous ses étages. D’autre part, après des mois de présence à Calais, puis sur l’Euro de foot et les manifestations contre la Loi Travail, les policiers, gendarmes et C.R.S. doivent bien prendre leurs congés et leurs jours de récupération…au moment où les attentats demandent aussi une présence accrue de forces de sécurité ici et là. La préfecture n’a pas les 500 ou 600 personnels que nécessiterait, a minima, l’évacuation de la zone nord du bidonville. Et le gouvernement sait que les migrants se disperseraient ici ou là, créant une situation encore plus difficile à maîtriser.
Le gouvernement, pour répondre aux demandes de démantèlement, n’a donc que deux solutions. La première est de minimiser les événements (incursions sur la rocade, rixes…), ce que fait régulièrement le nouveau sous-préfet Berton. La seconde de procéder à des opérations symboliques, comme celle visant les commerces.

Les problèmes que pose l’action du gouvernement contre les commerces

Le double prétexte est sanitaire et administratif. Les constructions se sont faites sans permis de construire ni autorisation d’ouverture. La « vente à la sauvette » n’est pas légale. Or l’existence même de ce camp ne repose sur aucune base légale : quand ils y ont été poussés, les migrants ont entendu de la préfecture qu’ils y seraient « tolérés pour une durée indéterminée », et aucun écrit ne l’a même confirmé. Certains « propriétaires » de restaurants ont d’ailleurs déclaré au sous-préfet Berton qu’ils étaient d’accord pour se déclarer et payer des taxes et impôts. On leur a répondu que ce n’était pas possible. Il est aussi étonnant d’entendre un rappel à la loi du gouvernement, quand ce dernier s’assoit, vis-à-vis des réfugiés, sur une bonne dizaine de lois, dont les moindres ne sont pas la non-scolarisation des enfants de moins de 16 ans, la protection des mineurs isolés et le respect des délais pour les demandeurs d’asile…
Les règles sanitaires ne seraient pas respectées dans les restaurants notamment. C’est impossible : on ne demande pas à un restaurant « illégal » de se conformer à des règles légales… Comment demander à ces boutiques de les respecter, alors qu’il n’y a pas d’électricité sur le camp, par exemple, pour alimenter des frigos, puisque l’état n’a installé qu’un faible éclairage, et pas du tout de branchements électriques autres que ceux du centre Jules Ferry.
Enfin, contrairement à ses déclarations initiales, la préfecture veut détruire ces commerces et non seulement les fermer. « Il ne s’agit pas du tout d’un démantèlement », déclarait la préfecture aux journalistes au début de l’opération, le 19 juillet dernier, expliquant que ces contrôles « ont pour principal objectif de faire cesser ces pratiques illégales qui prospèrent en exploitant la vulnérabilité des migrants ». Or les « propriétaires » ont désormais obligation de détruire ces lieux avant mercredi 11 août.

Les problèmes que posera la destruction des commerces

La disparition de ces commerces aggravera la situation alimentaire sur le camp. Depuis leur fermeture totale ou partielle il y a deux semaines, les associations ont dû augmenter le nombre de repas ou de sachets-repas, par exemple pour l’Auberge des Migrants de 6 000 à 12 000 par semaine. L’allongement des files d’attente a obligé à ouvrir de nouveaux points de distribution de repas chauds. D’autre part, les 200 à 300 personnes qui y dorment seront sans abri. Des lieux de convivialité, de vie sociale, seront perdus. Les associations elles-mêmes n’ont aucune garantie réelle que leurs lieux de confection et de distribution de repas seront préservés : l’état pourrait leur reprocher les mêmes fautes, sauf le délit de « vente à la sauvette ». Le centre Jules Ferry, qui distribue actuellement entre 3 100 et 3 500 repas une fois par jour, est incapable d’assurer l’alimentation de tout le camp. La préfète indique dans la requête en référé du Tribunal Administratif (p.10) « qu’il y a suffisamment de produits distribués par les associations ». Or si ces boutiques existent, c’est qu’elles ont des clients. Elles fabriquent ou vendent aussi des aliments que ne distribuent pas les associations : pain afghan, boissons, gâteaux, piles, téléphones portables, recharges de téléphone, stylos… Ces biens sont disponibles dans les commerces calaisiens, mais ceux-ci sont éloignés, ouverts seulement en journée ; leur accès pour les migrants est parfois interdit et souvent restreint ; l’attitude de ces commerçants d’une partie de la population calaisienne est fréquemment hostile aux migrants. Les petits trafics, comme la confection et la vente de cigarettes à partir de seaux de tabac acheté en Belgique, se déplaceront ailleurs.
La pression psychologique sur les migrants, déjà stressés par leur voyage, leurs conditions de survie et les difficultés et risques mortels du passage de la Manche, s’accroîtra ainsi. Le travail des bénévoles sera donc encore plus compliqué, face à l’augmentation des besoins et aux tensions dans le camp.
La destruction partielle du bidonville, car tel est le sens de cette opération, n’est sans doute qu’une étape. Incapable de détruire en une fois le bidonville, débordé par l’arrivée des réfugiés, trop inactif face à l’asphyxie du D.N.A., le gouvernement en est réduit à ces actions cruelles et ponctuelles, pour tenter de faire croire qu’il maîtrise la situation. On peut faire l’hypothèse que ce gouvernement mènera encore de telles actions, dans les prochains mois, en attendant de « refiler le bébé », avec l’eau sale du bain, à l’équipe qui lui succédera en mai 2017.

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